Le sens pratique du pardon

 

Par Simon Blouin

 

«Quand nous haïssons nos ennemis, nous leur octroyons un pouvoir sur nous-même; nous leur donnons pouvoir sur notre sommeil, notre appétit, notre tension artérielle, notre santé et notre bonheur. Nos ennemis danseraient de joie si seulement ils savaient combien ils nous causent de soucis, nous lacèrent et nous harcèlent. Notre haine ne les touche pas le moindrement du monde, mais elle fait de nos jours et de nos nuits un véritable enfer.»

                                                                                                    Dale Carnegie

 

Mon souvenir des années soixante alors que j’étais dans la vingtaine m’a laissé à l’esprit un vague début de mondialisation. Il y a eu EXPO 67, le président Nixon a marché sur le mur de Chine, et Neil Armstrong a posé le pied sur la lune; ‘’un bien petit pas pour lui mais un grand pas pour l’humanité’’ avait-il dit.

 

La décennie soixante-dix a été à mon regard celle des grosses affaires; l’URSS était le plus gros pays au monde, GM était la plus grosse corporation du monde, je travaillais à cette époque pour la plus grosse banque au monde laquelle me payait $800 par mois mais m’allouait pour la même période $200 de budget pour ‘’payer la traite’’ aux clients chez RIB & REEF, aux HALLES ou chez Thursday’s de la rue Crescent. Tout était gros même les comptes de dépenses.

 

Les années quatre-vingt ont été je crois celles de l’innovation : j’ai eu mon premier cellulaire, un gros MOTOROLA qui se chargeait dans le coffre de la voiture, il était gros comme une brique. J’ai eu mon premier fax, quel bonheur! À la maison on a eu notre premier micro-ondes, notre premier ordinateur sans la ‘’WINDOWS de Bill Gates, notre première vidéo. Ha ce quelles ont été riches de trouvailles  ces années quatre-vingt !

 

Puis vinrent les glorieuses années quatre-vingt-dix caractérisées par les démarches qualité; ISO par-ci ISO par la. Joseph Kélada a fait presque rire de lui quand il a fondé  le département de ‘’qualité totale’’ au HEC de l’Université de Montréal. C’est une mode qui va passer lui disait-on. C’est plutôt une vaste contrainte qui est ici pour rester, reconnaissons-le.

 

Imaginons pour un instant que l’on se trouve en 2010 et qu’on essaie de déterminer la dominante de la première décennie de l’an 2000. Se pourrait-il qu’on s’entende sur l’humanisme ou l’intelligence émotionnelle comme facteur prépondérant dans nos sociétés libres?

 

Ont contribués à cela la présence croissante des femmes dans nos institutions : 64% des inscriptions au HEC sont des filles,  52% des nouveaux enregistrements de commerce sont des attribués à des femmes. Le malheur du 11 septembre 2001 est venu rapprocher les gens dans des préoccupations plus humanistes.

 

C’est dans cette évolution que j’aborde le sujet mentionné dans le titre de cet article. Une valeur chaude, très chaude qu’est le pardon.

 

Pardonner est un geste qui porte en lui sa propre grandeur. Pardonner ne veut pas dire qu’il faille présenter l’autre joue ou qu’il faille passer outre dans l’interpellation d’un offenseur ou de ne pas avoir recours aux tribunaux quand on est injustement traité. Notre bon vieux pape a pardonné à son assassin Agça sans toutefois demander qu’il soit libéré de prison.

 

Pardonner c’est se libérer d’un fardeau, c’est faire de la place dans son cœur pour des sentiments plus heureux.

 

«Pardonne à plus faible que toi par pitié pour l’offensant, et à plus fort par pitié pour toi-même» prônait le philosophe Sénèque.

 

Pour pardonner à l’autre ses remarques désobligeantes ou ses gestes blessants, il ne faut pas nourrir en secret le désir qu’il soit puni. Ceux qui ne pardonnent pas souffrent eux-mêmes en secret, et ne comprennent pas pourquoi leur corps et leur âme sont malades.

 

Le bonheur est bon pour le corps et la rancune empoisonne le sang. Les racistes, j’ai de la pitié pour ceux-là, en veulent à d’autres parce qu’ils n’ont pas la bonne couleur de peau ou la bonne religion. Notre monde est bien trop petit et nos vies sont bien trop courtes pour en faire des zones de guerre.

 

 Voltaire, le controversé, avait tort de prétendre que la vie est une bataille. La vie est un jeu, et j’ai lu et relu un livre* sur le sujet, il a été écrit par une femme (Florence Schinn), ça prend une femme pour sentir ces choses-la. La vie pour en faire un succès demande qu’on obéisse à ses règles. Tel la circulation automobile ou la grammaire, celle-ci impose ses lois et la première en est une d’amour. Aimer même si ce n’est pas aimable, pardonner même si c’est impardonnable, croire même si c’est incroyable.

 

Nous sommes effrayés par le mot pardon, pensant que l’on doive faire un geste spectaculaire à la vue de tous. Il n’en est rien. J’ai un jour articulé le pardon dans un geste de la plus grande intimité. Après avoir écrit sur du papier de toilette une situation qui m’empoisonnait la vie, j’ai carrément flushé le document dans la cuvette et, à chaque fois que mon esprit me rappelait ces événements, l’image du papier chiffonné s’engorgeant dans les égouts me ramenait à l’ordre. Croyez-moi, ça marche!

 

Si nous sommes en discorde avec quelqu’un, si nous sentons encore de la rancune pour un malheur du passé, si nous avons l’impression d’avoir été abusé dans des questions d’argent, si nous croyons qu’une perte causée par une autre personne nous a privés d’une paix à laquelle nous avions droit, nous avons toutes les raisons du monde de nous sentir malheureux. Or, ce sentiment gruge notre quotidien et nous pousse dans l’ombre.

 

Finalement, considérons que le pardon est une sorte de cadeau que l’on se fait et rappelons-nous que les ulcères d’estomac sont moins causés par ce que l’on mange que par ce qui nous mange.

 

www.simonblouin.com

 

*Le titre : LE JEU DE LA VIE, Éd. Astra France.